Reconversion

#apprentissage#retro

Reconversion [subst. fém.] de re-convertere - tourner à nouveau. Reconvertir : transformer, faire revenir à un état antérieur ; par extension, adapter à des conditions nouvelles. Recommencer.


Tout effacer ? Non.

Je pense que c'est la réponse que l'on entend le plus quand on se reconvertit, mais aussi quand on se forme, de manière générale, tout au long de sa vie professionnelle. Les deux perspectives sont d'ailleurs regulièrement rapprochées pour défendre cet argument : la reconversion, c'est avant tout de nouvelles compétences qu'on acquiert, tout comme une formation continue. Elle est peut etre plus profonde, plus longue (et encore, quid des bootcamp de 3 semaines?), mais elle ne diffère pas vraiment d'un autre apprentissage et, au grand jamais, il nous est demandé d'oublier ce qu'on a appris pour pouvoir apprendre davantage.

L'argument est même poussé plus loin : il ne faut surtout pas tout effacer, la "vie d'avant" (tout un vocabulaire arrive avec la reconversion, c'est fascinant..) est une vraie plus-value, que ce soit pour des hardskills ou des softskills. Si on n'apprend pas aussi vite à 40 ans qu'à 20, on a l'avantage d'avoir emmagasiné quelques raccourcis bien utiles tout au long de nos vies professionnelles passées. Certes. Pourtant quid de ce sentiment de tout recommencer ? Et pourquoi est-ce que j'ai quand même l'impression de me "re-tourner" ?

Tout effacer ? Oui.

Depuis que j'ai commencé ma formation de dev, je suis en questionnements sur les implications de ce terme de reconversion, sur ce que ça implique, sur comment gérer les surcouches de compétences et de savoirs, sur comment gérer sa "vie d'avant", sur comment continuer d'avancer alors qu'on apprend (parce qu' "apprendre" est souvent considéré comme une anti-chambre de "faire", même si heureusement dans le dev ce n'est pas le cas et c'est ce que j'aime). Surtout, de manière assez inattendue, je traîne une puissante impression d'être une enfant de 3 ans dans un bac à sable et je me demande comment on gère ce sentiment d'infantilisation, alors qu'on est de adultes responsables, formés, compétents.

En effet, la position dans laquelle on est placés de facto lorsqu'on apprend est celle de quelqu'un qui ne sait pas. Oui, j'enfonce des portes ouvertes, mais vous allez voir où je veux en venir: quand on évolue dans sa carrière, dans le monde professionnel quel qu'il soit, on a l'impression d'avancer de plus en plus dans son domaine en acquérant toujours plus de connaissances, d'expériences. Plus on avance, plus on se détache de cette position du non-sachant. On construit une base de plus en solide. Certes, on continue d'être dans une position d'apprentissage, mais généralement on complète quelque chose de déjà existant, et pour cela, on a des appuis. La preuve en est que bien souvent, il faut de plus en plus de prérequis pour suivre ces formations même si on ne s'en rend pas forcément compte.

Pour moi la reconversion est moins de tout recommencer que de me retrouver dans une position d'ignare presque totale. On a beau te dire que tu ne pars pas de zéro, que tes expériences comptent, etc., le sentiment quand tu te retrouves dans un domaine complètement étranger au tien est quand même celui d'avoir tout effacé. C'est très difficile de s'appuyer sur des compétences passées, même infimes, quand on commence. La vérité c'est qu'on part de zéro.

Partir de rien. Et alors ?

Et en fait, c'est bien. C'est bien parce que ça te rappelle, certes parfois un peu violemment, mais tant pis que:

  • Les univers professionnels sont complexes : à force d'évoluer dans un métier, on oublie que tout ce que on fait a été appris, est spécifique à un domaine. On oublie que ces gestes que l'on fait peut-être machinalement aujourd'hui - diriger la réunion matinale, organiser ce pot, gérer ce calendrier, parler à tel prestataire, utiliser tel mot, que sais-je - sont le résultat d'années d'apprentissage, d'erreurs desquelles on a appris, de gens qui nous ont expliqué quelque chose entre deux portes, etc. Moi j'avais oublié en tout cas.
  • Que même très haut dans la pyramide des savoir de ton domaine, il faut rester humble : parfois, quand on arrive à un certain stade de sa vie pro, on est à l'aise. Le confort nous rend fort. Le confort nous rend confiant. Et c'est très bien, mais parfois ça endort un peu. Reprendre à zéro, ça te rappelle que comme tout le monde, les choses tu dois les apprendre. Comme disait ma grand mère : "dans ma tête, il n'y a que ce que j'y ai mis". Si je ne l'ai pas lu, vu, entendu, je ne le sais pas. Personne ne naît en sachant la différence entre un argument et un paramètre, entre ssh et ssl, entre un test unitaire et un test end-to-end. Personne. Et pour apprendre ça, il faut sortir de sa zone de confort.

Ça fait un peu mal : l'ego tremble. Il a peur de disparaitre, du coup parfois il réagit un peu fort. Ça fait un peu peur : on se demande en quoi l'acquisition de ces compétences apporte quelque chose. On perd la visibilité sur ce qu'il reste à apprendre. Pour moi en effet le plus gros inconvénient de tout effacer ce n'est pas de ne plus rien savoir, c'est de ne plus pouvoir estimer dans un champ donné, ce que je sais et ce que je ne sais pas. Je suis sur une map embrumée, qui ne se découvre que par petits éclairages au fil de l'exploration. Impossible de savoir si elle s'arrête dans 3h ou dans 8 ans. Impossible de savoir si juste après il y a des montagnes infranchissables ou un lac paisible.

Le seul moyen de savoir, c'est d'y aller.